Interview: entretien avec Thibault BOGNAHO, DG Ferme GboGlé

Posté le 02/09/2014 | Auteur : R.M.

Interview réalisé par un bel après-midi à l'ombre d'un café climatisé de la charmante ville de Cotonou la belle. Afrik'Eya part pour vous à la rencontre de jeunes entrepreuneurs ambitieux qui exercent dans les domaines variés mais toujours avec l'intérêt du développement de l'Afrique en général et de leur pays en particulier. Découvrez avec nous M. BOGNAHO et son quotidien dans son domaine: la Ferme GboGlé.

Afrik’Eya: Bonjour M. BOGNAHO. Comment vous présenteriez-vous en 3 min ?


Thibault BOGNAHO : Bonjour. Je m’appelle BOGNAHO Thibault, je suis technicien en production végétale. Dans notre entreprise dénommée la Ferme GboGlé, je représente le Directeur Général. Nous sommes installés sur un domaine de 77 hectares dont 70hectares de palmiers à huile. Notre activité principale est le palmier à huile.

La ferme est subdivisée en 4 spécialités : la production végétale, la production animale, la pêche et la NTA (Nouvelle Technologie Alimentaire). C’est-à-dire que les noix de palme sont transformées sur place en huile rouge puis commercialisées.


A’E : Parlez-nous de votre parcours. Quelles ont été vos études ? Comment avez-vous repris l’activité de votre père ?


T.B. : En fait j’ai fait mes cours primaires au village. Le collège aussi de la classe de 6ème jusqu’en terminale. En terminale j’ai fait la série A2 (série littéraire). Puis au bac ça n’a pas marché. Mon père m’avait demandé de me lancer dans le domaine agricole, il allait m’envoyer au lycée. Je n’étais pas d’accord parce que ma vision était d’avoir mon bac A2, de voyager au Ghana et de faire la linguistique pour pouvoir devenir interprète. Mais comme il ne faut pas désobéir aux parents, j’ai écouté et fait ce qu’il m’a dit.

J’ai passé le concours d’entrée au lycée que j’ai eu. Je me suis trouvé au lycée agricole Messi de Sekou. J’ai fait 4 ans. En 2ème année les amis m’ont élu comme leur délégué du lycée agricole Messi de Sekou en 2011. Je gérais l’effectif de 1400 élèves. Tout est parti de là. Les professeurs et le proviseur se disaient «  Ce type il a un talent ».

Chaque vacance, alors que mes amis partaient à la plage, je ne m’amusais pas. Je travaillais pour avoir de suffisamment d’argent pour la rentrée. Durant ces 3 mois de vacances, j’amenais des familles intéressées à visiter la Ferme. On y faisait la culture de piments, tomates, oignons. La production démarrait au moment où j’effectuais ma rentrée. Mon père assurait donc la commercialisation et m’envoyait l’argent gagné.

Dès la classe de 5ème même m’ont père m’apprit à greffer des plantes d’orangers. Je gagnais ainsi mon propre argent. Tout est parti de là.

Au lycée, je disais à mes amis je ne pourrais jamais travailler pour l’Etat. Même si l’Etat est prêt aujourd’hui à me payer 300 000FCFA je refuserai. Etre à mon propre compte, je sais que ça rapporte. C’est un peu difficile mais quand tu as la volonté et que tu te donnes, la terre ne ment jamais.


A’E : Qu’est-ce qui vous a tant motivé ? Sachant qu’initialement vous étiez parti pour une carrière d’interprète au Ghana. Finalement vous avez accordé vos violons avec votre père et vous avez choisi la carrière qu’il vous avait proposée.


T.B. : Quand je faisais la première A2, j’avais un grand frère du nom de BOGNAHO Abel. Il était déjà à l’université où il suivait la FSA (Faculté des Sciences Agronomiques). Normalement c’est lui qui devait prendre la relève de notre père. Mais Dieu a fait qu’en classe de 4ème année en FSA, il est décédé. Quand mon père m’a parlé du domaine agricole, je ne voulais pas. J’en avais beaucoup discuté avec mon grand frère avant son départ. Il m’avait confié ses objectifs. Je me suis alors lancé dans le domaine pour pouvoir finir les projets de mon grand frère, pour lui faire honneur.

Comme je le disais, j’étais déjà convaincu que le secteur agricole rapportait beaucoup lorsque que j’ai démarré les greffages en 5ème. C’est tout cela qui m’a motivé. Allons-y au moins pour voir.


A’E : Quelle était votre vision de l’entrepreneuriat et quelle est-elle aujourd’hui ? Sont-elles les mêmes? Quelles sont les différences ?


T.B. : Il est vrai que l’idée de l’entrepreneuriat n’est pas facile si tu n’as pas quelqu’un pour t’appuyer, pour te conseiller à tout moment.

Comment faut-il faire ? Par où mettre les pieds ? Ce n’est pas du tout évident.

Grâce à mon père aujourd’hui, j’arrive à faire quelque chose. Au lycée j’avais une grande ambition. Obtenir des financements à l’issue de mes études pour pouvoir mécaniser la ferme. Ma vision était d’avoir des partenaires au développement pour pouvoir produire industriellement. Vous savez, quand on parle des agriculteurs européens, c’est ce que nous voyons. Mais mes études finies, j’ai été déçu. Notre gouvernement en place prône effectivement le développement de l’agriculture, mais ils ne sont pas encore prêts à nous accompagner sincèrement. A l’heure actuelle nous n’avons pas une banque disposée à prêter de l’argent aux agriculteurs. Nous devons donc fonctionner sur nos propres fonds.

Mes projets, ce sont des projets qui valent des millions. Comme me l’a toujours chanté mon père, il faut parfois partir de rien. Je me démène depuis. Toujours est-il qu’entreprendre c’est ce qu’il y a de mieux. C’est mieux de se prendre en charge que de vouloir travailler pour l’Etat.


A’E: Vous aviez de grands rêves que vous avez adaptés à la réalité. Mais vous avez toujours comme objectif de réaliser quelque chose de cette ampleur.


T.B. : Je continue de rêver. Je continue de prier que Dieu fera un jour. Je vais rencontrer les bailleurs de fonds ou des partenaires au développement qu’il faut, prêts à me financer pour réaliser mes rêves.


A’E : Vous m’avez dit que vous avez une ferme de 77hec. Quelles sont vos plus grandes fiertés ? Vos grandes réalisations depuis que vous avez décidé pleinement d’intégrer l’agriculture ?


T.B.: Avoir soutenu en novembre passé et être revenu sur le terrain en janvier.


A’E : C’était quel diplôme exactement ?


T.B. : Le DEAT équivalent en bac+2 : Diplôme d’Etude Agricole Tropicale (…)

Je me suis d’abord attelé à la production animale. J’ai pris quelques têtes de dindons, canards, lapins et puis les poulets locaux (poulets bicyclettes). Actuellement, je suis déjà à 27 canetons, une soixantaine de dindonneaux, 77 mères et j’ai 235 lapereaux à l’engraissement, déjà prêts à la vente. J’ai une centaine de poulets locaux prêts pour la vente aussi. Je crois dans la production animale, j’ai amorcé un développement qui ne dit pas son nom quand même. C’est ce qui me rend fier.

Récemment j’ai démarré le maraichage. J’avais un champ d’expérimentation où j’ai testé certaines cultures : amarantes, piments, tomates et oignons. J’ai délimité une parcelle où j’ai fait une expérimentation pour voir les problèmes auxquels je serais confronté quand je produirais industriellement.

J’ai donc cherché des solutions, fait des recherches sur le net. C’est là que j’ai trouvé l’idée de la plantation hydroponique : des pépinières hors sol.


A’E : En quoi consiste une plantation hydroponique ?


T.B. : Une plantation hydroponique consiste à produire hors sol : c’est-à-dire au-dessus de la terre, à l’abri des ravageurs et des maladies auxquels vous êtes confronté à-même le sol. En quelque sorte la plantation hydroponique est moins coûteuse par rapport à la main d’œuvre qui est divisée par 3 en comparaison à l’entretien d’une culture en terre. Il n’y a pas de défrichage parce qu’on utilise des sachets de terre.


A’E : Quels sont vos circuits de distribution ?


T.B. : J’ai des clients qui amènent le piment, la tomate ou l’oignon au Nigéria… Pour le lapin, j’ai ma buvette installée à la maison et la restauration à coté où j’amène directement mes lapins de la ferme. Donc je n’ai pas de problèmes pour la livraison de mes produits. Que ce soit les poissons ou les produits maraichers. (…)

J’ai refusé catégoriquement d’utiliser des pesticides pour le traitement de mes plantes. J’ai fait des recherches pour pouvoir traiter mes plantes sans. Par exemple les feuilles de Nîmes, l’ail, le piment bien préparés peuvent traiter les cultures contre les ravageurs. L’objectif aujourd’hui est de produire bio, ce que je fais.

 

A’E : L’huile de palme n’est pas très bien vu. Beaucoup de marques et d’industriels le retirent de la production. Qu’en dites-vous ?


T.B. : Personnellement je ne l’appelle plus l’huile de palme mais l’or rouge. Comme le disait mon père : « planter le palmier à huile c’est préparer la retraite. ». Rien du palmier à huile n’est jeté. Chaque 3 semaine nous produisons au minimum 50 futs de 200l que nous commercialisons à nos clients qui viennent du Nigéria sans que nous les ayons cherchés. Quand on commence la récolte, les bonnes dames viennent déjà pour réserver. Pour certaines 2 500 000FCFA, d’autres 4 000 000FCFA, d’autres 7 000 000FCFA. De telle manière qu’il y a une grande concurrence pour l’acquisition de notre huile. Nous n’avons pas de problèmes pour l’écoulement de notre huile rouge.

Le Nigéria à coté est prêt à tout moment et nous n’arrivons même pas à satisfaire toute la demande. Ceux qui croient que l’huile rouge doit être reléguée au second plan, ils se trompent lourdement. Le roi GUEZO, qui a introduit le palmier à huile au Benin, disait : « Notre richesse est basée sur le palmier à huile ». Si on veut vraiment se développer il faut que l’Etat lui fasse un clin d’œil, ait recours aux producteurs de palmiers à huile pour pouvoir encore redynamiser le secteur. Je crois sincèrement qu’à côté du coton, le palmier à huile est mieux et très rentable.


A’E : Par rapport à tout ce qui se dit sur l’huile de palme et ses mauvais effets sur la santé entre autre. Que répondez-vous ?


T.B. : Qui dit que le palmier à huile n’est pas bon pour la santé ? Nous savons que l’excès de toute chose nuit à la santé. Quand tu n’excèdes pas, il n’y a pas de problème.

Le palmier à huile a des vertus médicinales.

L’huile rouge guérit la cécité des yeux parce que c’est riche en vitamine A. Celui qui dit que l’huile rouge rend malade c’est faux ! Au contraire.

Puis le rameau est utilisé par les catholiques lors de la fête dit des rameaux. Ensuite l’alcool qui sort du palmier à huile : le Sodabi, est utilisé dans nos coutumes et pour la fabrication de liqueurs. Il y a plein de chose que le palmier à huile peut faire. Je crois que très bientôt les gens sauront l’importance du palmier à huile. Moi j’ai la Ferme conviction que ça va aller.


A’E : Par rapport à toutes vos activités à la ferme GboGlé (production et activités annexes de formation et tourisme, ndlr) est-ce que vous faites une communication particulière autour de votre ferme ? Ou est-ce que les gens viennent vous trouver spontanément ?


T.B. : En fait nous avons notre panneau publicitaire au bord de la route qui amène déjà des visiteurs. Sur notre plaque vous allez voir dessiné : des bœufs, lapins, poissons et un palmier à huile avec un régime.

Cela donne envie de voir ce qui se passe dans notre ferme. Beaucoup de visiteurs viennent par curiosité.

Puis, dans les lycées technique agricole et à l’UAC (Université d’Abomey-Calavi, ndrl) il y a plein d’étudiants qui connaissent déjà le domaine. Nous avons des partenariats avec des étudiants pour des stages. Parce que mon père a été décoré Chevalier de l’Ordre et du Mérite Agricole en 1993 par N. Dieudonné SOGLO. Il est aujourd’hui le président régional des producteurs de palmier à huile de l’Ouémé-Plateau. Ces titres lui valent beaucoup de reconnaissance et jouent beaucoup sur le nombre de visiteurs de la Ferme.


A’E : M. BOGNAHO, nous vous remercions de votre disponibilité et d'avoir accepter de partager votre expérience avec nous.

 

Vous pouvez écouter l'interview ICI.

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